Asphyxia

This track tells the story of a young woman, found unconscious in the snow of a clearing high in the mountains. Suffering from an unknown disease she finally decided to escape from the hospital to which she was taken, suffocating from being there. Tormented and lost, she seeks the light that will guide her to her end and the gruesome cure she needs.


Ce morceau raconte l’histoire d’une jeune femme retrouvée inconsciente, à même la neige dans une clairière de haute montagne. Atteinte d’un mal inconnu des médecins, elle décide finalement de s’enfuir de l’hôpital dans lequel elle était examinée, suffocant de rester là. Dans sa tourmente, elle cherche à retrouver la lumière qui la guide vers sa fin, et vers sa funeste guérison.

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Artwork
Lyrics

Look into my eyes, tell me what you see inside.
Look into my heart, you will find a million pieces.
Do you feel the same? Locked away from all that matters
Can you see the pain, growing inside of my head

Even if I run away,
Even if I fight against it
The end is the same,
And I cannot blame anyone else

It’s snowing on my shoulders, early
January, midnight on the clock but
tonight I’ll be freed
From what is keeping me away from
what I’ve lost today

Through the freezing night I run
Guided by the one I cannot see until the end
Go on
As weak as all the moonlight rays
Darkness seems to never go away
and down I fall
Go on

Both feet into the snow,
Looking for my light.
If I stay in the cold, I’ll feel alive

Now I know, this illness has no cure
They try to quantify what can’t be explained,
Something pure

Through the freezing night I run
Guided by the one I cannot see until the end
Go on
As weak as all the moonlight rays
Darkness seems to never go away
and down I fall
Go on

Something’s changed inside of me,
I feel light, I feel good.
I found the cure to my disease

It’s snowing on my shoulders, early
January, 4am on the clock but
Tonight I’ll be freed
From what is keeping me away
From what I’ve lost today.

Story

« Docteur, je n’ai jamais vu ça » s’écrie un des jeunes médecins, terrifié. « Son cœur ne bat plus, mais toutes ses activités cérébrales sont encore stables ! C’est incroyable ! ». Toute l’équipe scientifique, une dizaine de personnes aujourd’hui, est au chevet de la jeune femme. Depuis son admission ici, il y a une semaine, son cœur s’est arrêté de battre dix fois. Personne, ni dans cet hôpital, ni dans le monde scientifique, n’avait déjà vu un tel cas clinique. Les appareils les plus performants ont été mis à dispositions des médecins pour enquêter et mesurer les données vitales de la patiente. Tout, absolument tout relève du mystère. Personne ne connait l’identité de cette jeune femme, retrouvée étendue dans la forêt par un promeneur. Personne n’est venu prendre de ses nouvelles. Aucun signalement de disparition dans les fichiers de la police. Encore plus rare, aucun des scientifiques dépêchés sur place, venus du monde entier, ne sont capables d’émettre le quelconque diagnostic sur la maladie de cette femme. D’abord fascinante, l’auscultation est vite devenue terrifiante, quand le corps complètement nu de la jeune femme était apparu à la vue des médecins. Pâle comme la mort, le corps inanimé ne présentait aucun traumatisme apparent. Aucun, sauf un. Au niveau de sa poitrine, le cœur de la patiente semblait être éclairé d’une lumière vive, à travers la blancheur fantomatique de la peau. Si le cœur n’émet plus aucun signal électrique, le mouvement par à-coups continue de s’effectuer, lentement, comme si l’organe fonctionnait par réflexe, mais sans vie. Toutes les données cérébrales sont stables, alors qu’un arrêt cardiaque entraîne normalement une perte de 10% de l’activité cérébrale par minute. Cette jeune femme est une morte-vivante, dont le décès aurait dû remonter à une semaine et trois heures. Devant l’urgence et l’intérêt scientifique de ce cas incroyable, le médecin principal de l’opération a choisi de nommer la patiente « la Femme au cœur brisé ». L’opération pour analyse est prévue pour ce soir. Le docteur veut collecter une partie infirme du cœur de sa patiente pour mener des tests, afin de mettre un nom sur cette nouvelle maladie.

« Préparez les instruments s’il-vous plaît. Je vais procéder au prélèvement ». Alors que le chirurgien s’approche de la poitrine de sa patiente avec un scalpel pour faire une micro-incision, le corps se redresse sur la table d’opération, dans un sursaut d’inspiration, comme si elle refaisait surface après un long voyage en apnée. Les yeux écarquillés, la jeune femme brune semble perdue, comme à l’agonie. Le regard injecté de sang, elle se débat, et renverse l’infirmier le plus proche d’elle, dans un mouvement de panique. Tous les médecins présents dans le bloc se précipitent sur elle pour la maintenir, et l’aider à retrouver son calme.
« Tout va bien, vous êtes en sécurité » dit le chirurgien, de la voix qu’il espère la plus calme possible. En réalité, il n’a aucune idée de ce qu’il se passe ici. Qui est cette femme ? Quelle est cette maladie ? Il craint une possible contagion, comme c’est toujours le risque avec les pathologies inconnues. Sous l’urgence de la situation, personne ne s’était protégé, bien qu’enfermés dans une chambre stérile. Pendant ce bref instant de panique, la jeune patiente retrouve peu à peu son calme, mais sa respiration est lourde, comme gênée par le poids de son cœur rougeoyant dans sa poitrine.

« Est-ce que vous m’entendez madame ? Serrez ma main s’il vous plaît. ». La jeune femme s’exécute difficilement. Le moindre de ses gestes semble être une souffrance.
« Bien, pouvez-vous parler ? Comment-vous appelez-vous ? ». Le chirurgien ne voit aucune souffrance dans les yeux de patiente. Elle ne le regarde pas. Elle semble ne rien regarder. Ses yeux sont complètement éteints, sans une lueur d’humanité. Soudain, avec une force surhumaine dans cette situation, la femme se défait de l’emprise des médecins, ses cheveux volants devant son visage blanc. Avec une voix caverneuse, glaçant le sang du docteur, elle prononce une phrase que ce dernier n’oubliera jamais.
« Je n’existe plus. Regarde dans mes yeux et dis-moi ce que tu y vois ? Regarde mon cœur…. Il… il va exploser en un millier de morceaux. Je suis totalement vide. Vous ne pouvez rien pour moi. Laisse-moi partir… S’il te plaît… ». La jeune femme éclate de rire, un rire sans voix, et s’étouffe aussitôt dans une quinte de toux interminable. La folie. Il n’y a qu’une étincelle de folie dans son regard. Qu’a-t-il bien pu lui arriver ? Sur ces mots, la mystérieuse inconnue ferme les yeux, et s’allonge paisiblement sur la table d’opération glacée.

Troublé, le jeune professeur regarde un instant sa patiente, dont le cœur s’était remis à battre à toute vitesse pendant un court instant. Ce qu’il vit est un croyable. Son esprit cartésien est mis à mal par un tas d’hypothèses paranormales. Il ne voit aucune explication scientifique. Peut-être sa patiente a-t-elle raison. Il ne peut rien pour elle.
«Bien, son état est stable. Placez-là dans une chambre du service de chirurgie. Je veux être le premier prévenu au moindre changement de constante. Positif ou négatif ».

Quelques heures plus tard, c’est dans une chambre sans lumière que s’éveille Victoire. Ses parents l’ont appelée Victoire, pour qu’elle ne se laisse jamais abattre. Elle a échoué, aujourd’hui c’est certain. Elle le sent, au plus profond de son cœur brisé. Elle ne sait pas où elle est, mais il fait chaud. Horriblement chaud. La jeune femme se débat, pour enlever ses couvertures étouffantes. Elle sent une forte douleur, à la poitrine et aux bras. En soulevant lentement les draps trempés de sueur, Victoire devine des perfusions et des drains, reliés aux veines de ses avant-bras. Le plus important semble être directement planté dans son cœur, lui infligeant une douleur horrible à l’abdomen au moindre mouvement un peu trop brusque. Sa tête lui hurle de s’échapper. Son cœur ne lui dit plus rien. Plus rien du tout. Elle n’avait jamais fait attention à ce que lui disait son cœur avant que tout cela ne se produise. Son cœur s’émiette petit à petit, et il n’y a rien qu’elle ne puisse faire. Les mots manquent pour décrire cette sensation. Ce n’est pas un trou béant au milieu de sa poitrine. Elle est devenue une enveloppe vide. Une urne funéraire contenant les cendres de son propre cœur consumé par le désespoir. La chaleur qui la hante ne s’estompe pas, même une fois toutes les couvertures repoussées au pied du lit. Elle n’a pas de fièvre, mais un feu intérieur la dévore, de plus en plus, la faisant sombrer dans la folie. Il faut qu’elle parte avant qu’elle ne brûle complètement. Quelque chose l’appelle, et l’attire inexorablement vers l’extérieur de l’hôpital. Mais comment sortir d’ici sans se faire voir ?

La poignée de la porte grince, et cette dernière s’entrouvre, laissant passer un rayon lumineux. Deux voix retentissent dans le couloir. Personne ne doit savoir qu’elle est réveillée. Victoire se précipite, grimaçant sous le coup de la douleur, pour remonter ses couvertures, et se remettre dans une position naturelle. Elle ferme les yeux, et se force à calmer sa respiration, pour faire croire à l’infirmière qu’elle dort. Lorsque la main de l’infirmière de nuit se pose sur l’interrupteur de la chambre, la seule source de lumière est le cœur fluorescent de Victoire, tamisée par l’épaisseur des draps de son lit. L’infirmière entre d’un pas lent, comme pour ne pas réveiller sa patiente. Elle approche du lit, et vérifie les longues séries de chiffres qui défilent sur une imposante machine. Elle regarde ensuite le niveau des différentes poches de perfusion, et fait une injection dans un des tubes dirigés vers le cœur de la jeune femme. Victoire sent le liquide épais couler dans ses veines, qui accentue encore la brûlure au creux de sa poitrine. Elle doit faire appel à toute sa force et toute sa volonté pour ne pas grimacer, ou soupirer à cause de la douleur. Heureusement, la masse de couverture sur son corps rend son tremblement imperceptible. Il faut que l’infirmière s’en aille. Victoire étouffe. Littéralement. La chaleur est à peine supportable, et la sueur perle sur son front. Si elle descendait vers son cœur, l’eau disparaîtrait en un nuage de vapeur. L’infirmière s’éternise, et la douleur de Victoire également. Elle ne peut pas passer la nuit ici. La douleur est trop forte. Et ce n’est pas une douleur que l’hôpital peut traiter. La seule solution est de sortir ici. Sortir de ce brasier.

Il va falloir aller vite. Sortir sans réfléchir. Pas le temps de faire un plan. L’infirmière note quelques chiffres sur son dossier, pendant de longues secondes. Elle jette un dernier coup d’œil à l’électrocardiogramme, calme et régulier, rythmé par le son de la machine. Puis elle décide enfin de sortir de la chambre. Attendant patiemment que la lumière soit éteinte, et la porte refermée, Victoire jette un coup d’œil par-dessus sa couverture. Elle se redresse d’un bond, ignorant complètement les perfusions plantées dans ses bras. Un mélange d’antidouleur et de sang s’écoule dans le lit. Tirer d’un coup sec sur tous les liens lui coupe le souffle. Se concentrant sur sa volonté de s’échapper, Victoire pose les deux mains sur le drain s’échappant de son cœur, et tire dessus de toutes ses forces. Elle ne ressent aucune douleur. Comment pourrait-elle souffrir alors que son cœur est mort ? Une quantité importante de sang s’échappe de la plaie de Victoire. Son corps complètement nu est couvert de son sang, sur lequel se reflète l’étrange lueur enfermée dans sa poitrine. Sans un bruit, et sans éclairer la pièce, la femme au cœur brisé s’approche de la fenêtre. Dehors, il fait nuit. On peut deviner la lune derrière un épais voile de nuages. Vue de la fenêtre, il y a bien dix à quinze mètres avant d’atteindre le sol. Une chute serait fatale. Mais pas plus que le choix de rester ici.

Les fenêtres de l’hôpital ne s’ouvrent qu’à un quart, pour la sécurité des patients et éviter les accidents. Heureusement, Victoire est assez fine, et la semaine d’hospitalisation sans nourriture et sans activité l’a suffisamment amaigrie pour qu’elle puisse se faufiler sans problème. Assise sur le rebord de la fenêtre, le froid balaye son visage. Le vent glacé contraste instantanément avec la chaleur étouffante de la chambre, et son corps est parcouru de frissons. Le froid intense lui fait se sentir vivante, enfin, après une semaine à toucher la mort du doigt. Pour descendre et partir, Victoire doit se montrer prudente, et progresser doucement. Le froid ne simplifie pas les choses, le bout de ses doigts engourdis s’accrochant du mieux possible au rebord du mur, comme un mourant s’accroche à la vie. Ses pieds battent dans le vide pour trouver une prise, et la pointe de son pied rencontre de justesse le rebord de la fenêtre de l’étage en dessous. Tremblante, et portée par sa seule volonté, la jeune femme répète l’opération trois fois, pour atteindre le sol. Heureusement, en plein milieu de la nuit, les volets des autres chambres sont fermés, et personne ne peut la voir passer. Le temps que quelqu’un se mette à sa recherche, elle sera déjà loin d’ici. Partir mais pour aller où ? Se demande intérieurement Victoire. Elle ne peut pas rentrer chez elle après ce qu’il s’est passé. Trop de souvenirs sont enfouis dans cette maison, et ils finiraient pas la tuer, en achevant de consumer son cœur. Elle aura tout le temps de trouver une destination plus tard, une fois à l’abri. Plaquée contre le mur et jetant un coup d’œil rapide sur la fenêtre de sa chambre, tout semble calme. Il ne faut pas traîner, l’infirmière peut arriver d’une seconde à l’autre.

Le vieil hôpital de campagne où elle se trouve est construit en lisière de la forêt, pour permettre aux patients d’avoir un cadre agréable et apaisant. Victoire saisit sa chance et s’élance en direction de la forêt. Uniquement vêtue de sous-vêtements et les pieds nus, la jeune femme parcours le sentier couvert de neige à toute vitesse. Les lourds flocons de neige claquent contre ses joues, et ses pieds s’écorchent sur les pierres cachées par la neige. Les arbres défilent à toute vitesse, de tous les côtés, faisant disparaître son ombre par intermittence. Le noir est total désormais, et les rayons de la lune, aussi épuisés que Victoire, ne parviennent plus à percer le plafond nuageux. Les yeux désormais habitués à l’obscurité, elle continue de courir, malgré la douleur constante sous ses pieds, et le poids des restes de son cœur. Le sang s’écoulant toujours de ses plaies et de ses pieds marque la neige au rythme de ses foulées. Quand ils s’apercevraient de son absence, elle sera aussi facile à traquer qu’un animal blessé en hiver. N’ayant aucune idée d’un possible endroit où passer la nuit, Victoire continue de mettre autant de distance possible entre elle et l’hôpital. Déterminée à vivre, rien ne l’empêchera d’avancer.

Progressant sur le chemin escarpé, et de plus en plus proche de la crête de la montagne faisant face à l’hôpital, Victoire aperçoit que sa chambre est éclairée. Maintenant c’est sûr, elle ne peut plus faire machine arrière. Elle n’a aucune envie de retourner dans ce lit étouffant, et d’être reliée à toutes sortes d’appareils médicaux. Redoublant d’efforts malgré le froid mordant et sa fatigue de plus en plus intense, Victoire continue de courir, serrant les dents, résignée et sûre d’elle. Au détour du chemin, un petit virage la prive totalement de lumière. Une racine pointant entre les roches attrape le bout de son pied, et fait lourdement chuter la jeune femme au bord de la piste. Roulant dans la pente escarpée, son corps heurte des pierres, mais le choc est adouci par la neige épaisse. Un arbre vient subitement arrêter sa course, en contrebas du sentier. Allongée sur le ventre et le visage enfoui dans la neige, les cristaux de glace mordent et brûlent tout le corps de Victoire. Il n’y a plus aucun bruit, sauf celui du vent, et de la chaleur de son cœur incandescent faisant crépiter la neige. À demi-consciente, sa vie défile devant ses yeux. La lueur de folie du bloc opératoire repasse dans ses yeux. La femme qu’elle est continue de brûler à petit feu. Victoire repense à sa vie, au jour où son cœur s’est brisé. Brisé à cause de l’amour qu’elle lui vouait. L’amour qu’elle a perdu. L’amour n’est pas un sentiment assassin en soi, mais c’est bien la perte de celui-ci qui brise les cœurs. Elle frissonne, et de ses yeux s’échappent des larmes qui gèlent instantanément. Victoire porte la main à son cœur, et pousse un hurlement. Cet amour qui lui déchire la poitrine depuis une semaine. Le sentiment invisible qui fait voler en éclat ce qu’elle croyait incassable. C’est ça. C’est cet amour qui lui fait prendre feu au milieu de la forêt. Ses cris se heurtent à tous les arbres de la forêt, et reviennent en écho. Pendant un instant, elle avait rêvé que la neige étoufferait l’incendie, mais tout est clair maintenant. Rien ne peut barrer la route de la douleur. Une ombre, voilà ce qu’elle est peut-être destinée à devenir. L’ombre d’elle-même, et surtout l’ombre de ses rêves. La jeune femme se redresse péniblement, meurtrie par la chute, et assommée par ses pensées. La rage explose en elle. Elle qui se pensait si forte. Si endurante. Son cœur chauffé à blanc est finalement devenu translucide, et plus fragile que du cristal. Le coup final a achevé la destruction, en une myriade d’étoiles sanguines au plus profond d’elle-même. Elle n’a pas été à la hauteur de ses attentes, et paye aujourd’hui le prix fort. Le prix adressé à toutes les personnes au cœur pur, à la merci du premier sentiment cassant venu.

Transie de froid, il faut absolument qu’elle reprenne son chemin pour échapper à la flamme, et ne pas céder au froid. Marcher. Marcher. Elle n’a plus que cette option maintenant. Marcher malgré la douleur, le froid, l’étouffement, et la peur.

En plein milieu de la nuit, le brouillard enneigé se fait de plus en plus épais et lourd. Errant dans ce paradis des ombres, Victoire marche, l’esprit embué. Au loin, un éclair fend la brume. Un point lumineux scintille au sommet de la montagne. La jeune femme au cœur de cristal observe la scène curieuse. D’où vient cette lumière ? Peut-être est-ce un feu de camp, ou une cabane éclairée par des promeneurs. Victoire est à quelques kilomètres de la source lumineuse. Mystérieusement attirée par cet endroit, et même si le sommet de la montagne n’a rien d’un refuge, elle sait qu’elle doit se rendre là-bas. Le chemin n’est plus très long. Un frisson d’excitation traverse son corps, et fait tressailler son cœur.

La lumière luit faiblement au loin, et change d’intensité au rythme de ses pas. Lorsque son cœur brûle, la lumière blanche devient pâle, menaçant de disparaître. Lorsqu’elle parvient à faire le vide dans son esprit, l’orbe lumineuse devient intense, presque insoutenable. Quoi que cela puisse être, la lumière semble mystérieusement liée à Victoire. Comme une amie, une projection de ses sentiments. Le vent froid qui fouette son corps n’est désormais plus une torture, mais lui procure au contraire un bien-être profond et intense. Ses cheveux humides et froids sont parsemés de neige. Une neige douce et enveloppante, comme un cocon la protégeant contre les aléas de la vie humaine. Le froid apaisant calme les maux de son esprit et de son cœur. La lumière grandit et rayonne maintenant sur tout le sommet de la montagne. Comme si la lune était tombée du ciel pour la prendre dans ses bras rayonnants. Etrangement sereine, Victoire avance prudemment en direction du halo lumineux. Juste avant d’atteindre la source principale de lumière, tellement brillante qu’il est impossible de reconnaître l’objet, le cœur brisé lance son ultime assaut et s’embrase de toutes ses dernières forces, coupant le souffle de Victoire. Tombée sur ses genoux, et privée de toute ses forces, elle rampe, vers sa lumière qui n’est plus qu’à quelques pas. Déterminée à terminer ce qu’elle a commencé, Victoire plante ses mains dans la neige, et avance à la force de ses doigts fins et écorchés, griffant le sol. D’un ultime effort, la jeune femme s’appuie sur ses coudes, et roule sur le côté jusqu’à être allongée, le cœur sur la lumière aveuglante. L’orbe lumineux enveloppe son corps, et toute douleur, toute pensée obscure s’envole instantanément. Ses jambes ne sont plus lourdes, et ses muscles crispés se détendent. Sa respiration faible devient plus sûre et régulière. Une sensation de plénitude s’empare de Victoire, et l’étrange lueur rouge émanant de son torse fusionne lentement avec la lumière blanche. Victoire sent que son cœur remonte dans sa poitrine, et que l’infinité de morceaux meurtris se rejoignent en un point central pour ne faire plus qu’un. Un soupir de soulagement s’échappe de ses lèvres, lorsque son corps épouse la froideur des premiers rayons de soleil du matin.

Le corps sans vie de Victoire est découvert, dans cette matinée froide du mois de janvier. Ensevelie dans un manteau de neige immaculé. Sa peau diaphane contraste avec ses lèvres, ses paupières et ses doigts bleutés, et de fines traces de sang d’un rouge carmin tout autour de son corps étendu. Partie dans un sourire, son âme attendait de rencontrer sa lumière pour céder aux avances et aux baisers insistants du froid.
À côté de son corps sans vie, des inscriptions sanglantes tracées du bout de ses doigts sont figées dans la neige gelée. Dans ses dernières forces, la mystérieuse jeune femme laissa une trace de sa victoire :

Les pieds nus dans la neige,
J’avance au gré de mes envies.
Perdue dans le vent qui allège
Toute la noirceur de mes nuits.
Qui suis-je, coincée dans le cortège
De spectres dansants en furie ?
Aurais-je un jour le privilège
De quitter cette île assombrie ?
Je ne suis qu’une vagabonde prise au piège
Dans le flot permanent de la vie.
Une âme libre, et sa douleur en cortège
Ne cherchant que le repos dans la nuit.
Et mon cœur, déchu de son siège,
La folie s’embrasant autour de lui,
Usa d’un sortilège
Qui depuis longtemps était interdit.
De ses doigts, jouant l’amour et ses fins arpèges
Amorça la longue chute du ciel empli
D’étoiles et de son florilège.
Mais de lumière, le choc fut amorti.
Et pour ne plus jamais qu’il ne se désagrège
La Lune comme unique témoin, sans un bruit
Eclaira le sublime manège
Et dans cette morte vie nous unit.

Pierre Gayet